Depuis ses débuts, la peinture de Jean Gaudreau entretient avec la notion
de mouvement une relation particulière. Cette notion s'est dessinée très
tôt dans la sorte d'urgence de la production autant que dans celle des
gestes qui la mettaient au monde. Puis elle s'est confirmée dans le choix et le traitement des sujets.
Ses personnages, même avant les danseurs et les acrobates d'aujourd'hui, n'étaient Jamais statiques.
Ils n'apparaissaient sur la toile que comme des immédiatetés, saisis dans un instant infinitésimal par un œil
sans mémoire qui les aurait dérobés au temps. Cette impression est confirmée dans ses tableaux récents par le fait
que ses équilibristes, ses gymnastes ou ses jongleurs sont traités dans un style ultraminimaliste. Ils ne sont pas de chair.
Ils n'existent que dans le geste qu'ils entreprennent et dont on devine qu'il n'est que le moyen de passer à un autre ...
Le refus de l'immobilité, cette recherche exigeante et jamais satisfaite, a pour corollaire l'acceptation, plus ou moins consciente, de l'impossibilité d'une réponse. Cette acceptation ne va pas, pour l'artiste autant que pour nous, sans une étrange inquiétude. Ce n'est pas
pour rien que, dans ses « circonvolutions dansantes », sa production précédente, les fonds de tableaux de Gaudreau étaient presque uniformément noirs. Le refus de l'immobilité en était bien le sens sous-entendu, mais les mouvements sans repos qui les créaient n'en étaient pas moins encadrés, limités par l'opacité d'un fond agissant, au premier degré, comme une sorte de certitude apaisante. Une sorte de sens familier, incomplet bien sûr, mais accessible pour un temps, et donc moins inquiétant.
Et voilà qu'avec Performance insurpassable et Danseurs en prolifération (2002) apparaissent dans les toiles les premiers fonds jaunes. Ne nous y trompons pas, il s'agit là de beaucoup plus qu'un simple change-
ment de couleur ou de tonalité. C'est soudain l'ouverture totale des tableaux à une autre forme d'espace.
En réalité, au seul espace véritable, le seul qui n'ait
pas de limites, incommensurable et indéfinissable. C'est
le lieu d'une lumière qu'on nous dit venue du soleil,
compagne du feu et de la chaleur, et dont nous ne savons
pas vraiment si elle est simple révélatrice de ce qui
nous entoure ou créatrice de ce que nous voyons.
Ils semblent les personnages soient devenus minuscules.
Ils semblent ne plus être que des éléments parmi d'autres d'un
cosmos qui ne les définit plus. Ils sont une agitation
incessante, un passage plus qu'un état. On ne peut,
en les découvrant, que réfléchir à cette phrase d'un
savant physicien qui définissait la fameuse « théorie
du chaos » comme une science du devenir, faisant
ainsi le lien tant attendu entre l'art et la science. Il va sans dire qu'au cœur de cette immensité indéfinissable l'absence de réponse stable ne peut que devenir insupportable. L'artiste tente alors de redonner à cette immensité sans limites quelques aspects tridimensionnels et rassurants. Cette volonté est évidente dans une œuvre comme Le kinétoscope des saltimbanques, par exemple. Une bande jaune croise à angle droit une autre bande horizontale. Certaines traces et formes revendiquent à la surface le rôle de premiers plans, ressuscitant ainsi le souvenir d'une perspective depuis longtemps oubliée. La bande horizontale est peuplée de formes qui ne sont pas véritablement des images mais qui rappellent la succession rapide de celles-ci dans le kinétoscope et la transformation de leurs immobilités particulières en un mouvement cinématographique général dans lequel le sens n'est
plus dans le mouvement lui-même, mais dans son résultat. Cette référence à un temps d'arrêt ne trahit pas les ambitions premières de l'œuvre. Elle est simplement la possibilité d'un refuge temporaire pour l'inquiétude que cette ambition a générée.
Quand il parle de son tableau Le feu craché de l'imagination, Jean Gaudreau fait allusion au constructivisme. Il n'a pas tort. La rigueur des lignes verticales et horizontales qui scandent la surface bouillonnante de couleurs de la toile ne peut que lui donner raison. Mais il n'y a pas que cela. Les constructivistes russes ont toujours favorisé la manifestation de la nature synthétique et totalisante de l'art et refusé les différences entretenues entre les arts dits majeurs et ceux dits mineurs. Ils n'auraient sûrement pas renié l'inclusion dans le tableau de l'art du cracheur de feu du cirque, symbolisé par le jaillissement dynamique du jaune et du rouge au centre de la toile. Cette allusion au constructivisme n'est pas la seule référence à la tradition que l'on puisse trouver dans les œuvres de l'artiste. Même si, au premier regard, ces dernières peuvent sembler le fruit d'une liberté, d'une imagination et d'une gestuelle débridées, un examen attentif ne manquera pas de révéler nombre de clins d'œil aux principaux courants d'un art universel. Ces références ne sont pourtant jamais ni la raison, ni le sens des œuvres.
Une suite de gestes qui ne s'expriment, comme ceux de la danse - discipline avec laquelle l'artiste entretient des liens étroits -, que dans la continuité du mouvement s'accommode mal de toute tentative d'explication. Hors la poésie, le langage est toujours un carcan qui fixe des idées et des images. Activité nécessaire, mais dont il faut savoir reconnaître les limites. C'est pourquoi, autant et quoi que l'on puisse en dire, les œuvres de Jean Gaudreau ne vous apprendront rien au sens habituel et immobile du terme « savoir », Si leur présence mouvante est importante, c'est parce qu'elles sont prétexte à réflexion. Elles déclenchent et excitent l'imagination de chaque regardeur qui peut, dans son propre rêve, infléchir tel ou tel geste de l'artiste en regard de sa propre mouvance. De Colombine roucoule sur ses amours retrouvées, par exemple, l'artiste nous dit que « ce personnage de la commedia dell'arte laisse voir son visage dans la masse blanche située au milieu à droite. Ses yeux semblent fermés, mais sa bouche est ouverte sur un message. La sécurité du bleu, la passion du rouge et le secret du noir peuvent évoquer le retour de l'amour dans sa vie. » Combien d'entre nous peuvent alors rêver de leur propre passé ou de leur avenir. .. Mais, plus important encore, combien d'entre nous peuvent s'interroger sur l'inquiétude qui nous gagne en l'absence de réponse. Une inquiétude qui devient, et qui est peut-être déjà, le seul sens de l'existence et du monde ...•