Cahier JEAN GAUDREAU

Métamorphose


par Virginie Krysztofiak (Cahier spécial, Parcours Printemps 1999 Vol.5 No.1)


Interrogé sur les origines de son désir de peindre, Jean Gaudreau, qui est né à Québec en 1964, dit avoir été animé par une vocation pour le moins précoce. En effet, encore aux portes de l'adolescence, à douze ou treize ans, il a décidé de se consacrer totalement à l'exercice de ce qui constituait chez lui une véritable passion, la peinture. Depuis? Outre des études collégiales en arts plastiques et un baccalauréat en arts visuels, l'artiste compte à son actif plus d'une dizaine d'expositions solo (de 1985 à 1995), la publication d'une monographie grand format (1990), plusieurs murales, la présence notable de ses œuvres dans une quinzaine de collections publiques et de nombreuses collections privées, sans compter la réalisation de spectacles­performances, dont l'événement Tableau-Danse en collaboration avec la choré­graphe Christiane Bélanger présenté au Palais Montcalm de Québec en août 1995 et une autre présentée au Musée du Québec en août 1998.

Ce qui retient aujourd'hui l'attention est bien entendu la présentation de plus d'une dizaine de ses œu­vres les plus récentes sous le thème Infiniment animal, du 7 au 22 avril 1999, à la Galerie d' Arts Contemporains de Montréal. Cette exposition semble révéler un tournant significatif dans l'évolu- tion du travail du jeune peintre. Bascule vers l'abstraction?



Pour comprendre les changements qui ont façonné le Gaudreau nouvelle mouture, il faut sans conteste s'attacher au parcours et au développement de son œuvre et à ses premières préoccupations relevant essentiellement du figu­ratif. Au fil de son cheminement pictural, Gaudreau a livré des œuvres qui ont échappé gra­duellement à la figuration tradi­tionnelle pour «flirter» davantage avec un langage touchant à une symbolique de plus en plus per­sonnelle. Les œuvres des années 1980 et du début des années 1990 témoignent de cette pro­gression vers l'abstrait par l'entremise d'une démarche axée sur une recherche de compo­sition souvent tourmentée ou explosive, pleine de symboles et de mouvements. Ainsi, de nombreux tableaux expriment des structures et des formes encore reconnaissables, mais aux prises avec différents jeux de couleurs et de tensions, au sein d'un univers pictural envahi par l'expression d'un mouvement souvent frénétique. Gaudreau parle d'une véritable fascination pour le mouvement, surtout pour la danse, et de sa volonté de l'intégrer à son travail. Mouvement et danse à l'inté­rieur de la toile mais aussi autour d'elle, car Gaudreau aime à l'occasion s'associer à un ou plusieurs danseurs pour réaliser (en direct) une œuvre, notam­ment lors des spectacles de Danse-Peinture. En parallèle, le peintre avoue ses sources d'ins­piration, Matisse pour le jeu des corps et Pollock pour la facture générale des œuvres.

Jean Gaudreau nous avait donc habitués à une œuvre en cons­tante mutation mais poursuivant tout de même une ligne directrice marquée, sans rupture de style ou d'orientation. Son travail semblait être le reflet d'un tempé­rament exacerbé, voire bouillant, jumelé à un désir de faire selon les termes de son époque, lequel se traduisait par l'utilisation d'une combinaison de peinture acrylique, huile, bombage, pastels et collages de débris de toiles ou d'objets récupérés.

Le travail récent de l'artiste s'inscrit bien sûr dans la con­tinuité artistique avec son œuvre précédente, dans la mesure où les nouveaux tableaux y puisent leurs racines. Toutefois, avec cette toute nouvelle série sur fonds blancs, Gaudreau change non seulement la facture mais aussi le sens et la gestuelle de sa peinture. De l'éclatement frénétique des œuvres antérieures, il conserve l'essence, le sens premier ou l'élément déclencheur. Les formes figuratives ou symboliques ont pour ainsi dire été évacuées, seule la première tache ou la première impulsion de couleur guide aujourd'hui la composition du tableau. Ce n'est donc plus seulement autour de cet élément unique, de cette idée première que Gaudreau articule son travail. Par ailleurs, d'une peinture narrative chargée de symboles et saturée de mouvement, l'artiste est passé à une expression univoque, simplifiée ou concentrée, prati­quement épurée de tout sens secondaire. Il s'agit d'une démar­che de renouvellement nécessaire qui, selon lui, est arrivée néan­moins de façon totalement spon­tanée. Du coup, l'artiste fait désormais face à un désir intense de production sur papier et sur toile, comme s'il avait su capter une nouvelle source d'inpiration, presque un nouveau langage.



C'est un peu comme s'il était passé d'un langage tribal équi­voque, à une expression plus structurée, raisonnée. Le focus est aujourd'hui non seulement plus centré, les formes occupant le centre des tableaux, mais aussi plus équilibré en raison de la pureté du fond, laissé blanc. Les couleurs oscillent vers les noirs profonds, les rouges et les ors et les effets de matière ne passent plus par des textures d'empâte­ment mais plutôt par des jeux de lumière obtenus notamment par des pigments de polymères. Jean Gaudreau nous livre aujourd'hui une série de tableaux qui conser vent néanmoins leur aspect organique éminemment vivant, ne serait-ce que par les formes que peuvent évoquer les différents éléments de sa composition. Cet univers s'impose par une logique peut-être plus précise que celle qui guidait autrefois son travail. Le peintre semble avoir découvert une vision, une intention qu'il est parvenu à faire sienne. Sa peinture n'apparaît plus simplement comme la résultante d'un perpétuel pro cessus d'exploration, mais aussi comme l'aboutissement ou la solution à des problématiques aujourd'hui révolues. Du coup, on est poussé à parler d'une œuvre plus mature, plus réfléchie et d'un peintre qui, avec cette série de fonds blancs, révèle l'une de ses plus authenti­ques signatures