JEAN GAUDREAU

La fougue de peindre


par Juliette Laurent (Vie des Arts, Hiver 1995, No.161)


Jean Gaudreau dit de sa peinture qu'elle est un grand cri, un pas vers l'infini ... Force est de constater dans son oeuvre, une certaine démesure, un désir inassouvi de se dépasser, et surtout un besoin impérieux d'exprimer cette fougue qui caractérise une jeunesse qui se cherche et qui veut réussir ...

On pourrait avancer que l'œuvre de Jean Gaudreau, peintre de 31 ans, est à l'image de sa vie qu'on devine mouve­mentée, énergique, expressive, tumul­tueuse peut -être... Il dessine et peint depuis l'âge de dix ans et, à l'évidence, peindre est pour lui une raison d'exister. Briser les résistances, aplanir les obsta­cles pour continuer de s'exprimer par le geste de peindre et pour réussir à en vivre ... Voilà ce que semble être son projet. Ses toiles de grandes dimensions ne passent pas inaperçues. Des couleurs vives et ardentes (dans les tons de rouge, oranger et jaune) s'ins- crivent sur des fonds noirs. Des motifs de fleurs, d'oiseaux, des for­mes géométri- ques, des mem- bres humains (bras, mains, jambes), des vi­sages de femmes aux yeux clos, des corps de femmes dans des poses lascives sillonnent la plupart de ses toiles. Le geste bien souligné se traduit sou­vent par de grands traits courbés et par des lignes sinueuses formant des plages de couleur sombre sur lesquelles viennent se superposer ou s'enfouir les éléments décoratifs emportés dans le mouve­ment ascendant d'une spirale ou dans la chuté tourbillonnante d'un monde hétéroclite. Tel est le cas de la toile Danse fragmentée.



MAÎTRISER LA DÉMESURE

Si l'on sent bien la fougue et l'élan dans les œuvres de Jean Gaudreau, on souhaiterait parfois que cette fougue et que cet élan soient mieux canalisés, moins démesurés afin que son art puisse s'exprimer avec plus de force encore, De la couleur, il dit qu'elle «crée un espace illusoire où se fracassent matière et tona­lités comme les vagues sur les rochers», li ajoute que «cela crée un fracas ex­plosif, dérangeant et provocant en quête de l'absolu », Parfois, ce que l'on aimerait entendre, c'est de la musique plutôt qu'une clameur.



MARIER LA DANSE ET LA PEINTURE.

Et justement, à la recherche d'un style, Jean Gaudreau orgauisait l'été dernier au café-spectacles du palais Montcalm un événement-danse avec sa compagne, la danseuse Christiane Bélanger et la troupe Cadem Cadence. Présenté comme les vi­brations artistiques d'une «symbiose en­tre la peinture et la danse», cette maui­festation voulait montrer à quel point les arts peuvent être complémentaires. Ainsi, l'aspect gestuel, tumultueux voire tourbil­lonnant de la peinture de Gaudreau se trouvait amplifié par de courtes choré­graphies exécutées devant un tableau d'environ 6 sur 12 mètres. Jean Gaudreau avait orgauisé dans son studio des expo­sitions de toiles où musique, poésie et danse étaient aussi à l'honneur.

Le tableau intitulé Symbiose de jambes a sans doute été réalisé lors de cet événe­ment ou peu après. Sur une grande sur­face prend place un tourbillon dansant et coloré de jambes de femmes. À l'angle supérieur gauche, une paire de jambes inscrivant un audacieux mouvement sem­ble littéralement plonger dans le tableau; sur la droite, plus bas, une jambe sortant elle aussi du cadre de la peinture semble esquisser une gracieuse pointe sur un in­visible plan.

démarquer des influences de certains maîtres et de certaines écoles. Des touches rappellent Riopelle, Pollock, Stella, Klimt, Ferron; des traces évoquent les automatistes et les envolées chères aux abstraits lyriques. Certes, l'artiste se ré­clamerait d'un postmodernisme qui tendrait à intégrer toutes les tendances comme en témoignent la présence d'élé­ments figuratifs et non-figuratifs, de vi­sages de femmes à l'expression lascive, de lignes sinueuses et la juxtaposition de tons éclatants et de dorures. La prédomi­nance de la gestuelle et l'aspect volon­tairement moins fini et plus primaire de sa peinture constituent des essais d' affir­mation d'un style personnel.